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12/02/2017

3ème EDITION DES RENCONTRES DE LA FORME COURTE A L'AGORA DE BOULAZAC

Le 24 janvier 2017, le centre culturel de l'Agora de Boulazac s'associait pour la troisième année consécutive aux Rencontres de la forme courte 30/30 qui fêtait sa quatorzième édition du 20 au 31 janvier. L'initiative de cette manifestation revient à Jean-Luc Terrade, fondateur et directeur artistique de la compagnie Les marches de l'été, qui arpente les scènes de la création contemporaine française et internationale pour rapporter quelques pépites, des productions souvent exigeantes, d'avant-garde.

En Gironde, en Dordogne mais aussi cette année pour la première fois, à la faveur d'une région agrandie, en Charente (Cognac) et en Haute-Vienne (Limoges), étaient proposés des spectacles d'une trentaine de minutes mêlant des formes contemporaines relevant du cirque, du théâtre, de la musique, de la danse, de la performance ou de l'installation.
L'Agora, qui oeuvre depuis des années pour mettre en valeur le cirque contemporain, récompensée pour cela par un label Pôle National des Arts du Cirque en 2010 et qui s'apprête à accueillir à la rentrée 2017 un village des arts du cirque sur la plaine de Lamoura, était toute désignée pour accueillir des circassiens.
Trois spectacles étaient proposés laissant entre chacun d'entre eux la possibilité de se restaurer 
et de visionner un court-métrage réalisé en 2013, projeté en continu dans la salle du Studio 53 de Justine Berthillot et Frederi Vernier, eux-mêmes formés à l'Ecole Nationale des Arts du Cirque (Rosny-Sous-Bois) : Sur ton dos. Ils avaient déjà créé un spectacle en 2015, Noos, présenté lors des premières rencontres à l'Agora.
Le film suit un couple en portées acrobatiques partant de l'habitacle d'une voiture et parcourant des champs de blé, des prairies bordées d'éoliennes, des chemins de terre, traversant des rails, grimpant des escaliers longeant un canal, s'enfonçant dans l'eau, la jeune femme agrippée à son partenaire ou debout sur son dos ou sur ses épaules...Bref, une expérimentation de ces figures réalisées habituellement en intérieur sous chapiteau à l'épreuve de la caméra et de l'environnement extérieur, accompagnée de la musique planante d'Arvo Pärt.

Le premier spectacle a donné carte blanche à Raphaëlle Boitel, elle aussi déjà venue à l'Agora lors des premières rencontres. Elle y a présenté Consolations ou l'interdiction de passer par-dessus bord. L'année dernière, on l'a vu au centre culturel dans 5èmes Hurlants et l'année précédente pour L'Oubliée. Cette fois, elle présentait en première nationale La bête noire, un spectacle court dont elle a écrit la chorégraphie et assuré l'interprétation seule en scène. 
Dans le premier tableau, vêtue d'une grande robe noire et d'un voile, seulement éclairée par une lumière venue des coulisses et enveloppée de fumigènes, elle danse, tournoie de plus en plus vite, s'observant dans un miroir qui lance quelques reflets dans le public. Elle s'agite de plus en plus, on entend son souffle car la scène se déroule dans le silence lui donnant encore plus de force. Elle semble vouloir aller à gauche à droite, comme pour fuir un lieu dont elle se sentirait prisonnière puis elle finit par s'effondrer tandis que la lumière a progressivement envahi l'espace. 
Après cette scène où l'on retrouve à la fois le goût délicat pour des drapés magnifiques (on pense à L'Oubliée) et la danse mais aussi une certaine urgence, la danseuse devient contorsionniste. La femme ôte ses vêtements comme une chrysalide qui s'ouvrirait mais ses efforts semblent douloureux. Elle se redresse progressivement, sa tête baissée finit par se relever et par dévoiler son visage mais cela ne dure pas. 
Elle ne parvient pas à se tenir droite et forte, elle se contorsionne, ses mouvements deviennent de plus en plus saccadés accompagnés par une musique de plus en plus forte et une lumière intermittente criarde, comme une lutte sauvage pour exister. Puis, la tension retombe. On s'achemine vers le troisième tableau.
De nouveau, elle est face à la lumière, comme face à elle-même. Elle renouvelle ses efforts pour se tenir droite, étendre ses jambes. Elle retombe. Puis, la musique s'arrête et l'on n'entend plus que son souffle. Seul son dos nu est éclairé. Un chant baroque donne un côté grandiose à son ascension le long d'un escalier qui semble suspendu dans les airs. Dans une atmosphère de nouveau très sombre, sur le fond de la scène, on ne distingue que son corps évoluant sur des marches qui s'écartent, rendant encore plus difficile sa progression. On la voit même faire le grand écart, comme une métaphore des contradictions intérieures. 
copyright : Pierre Planchenault
Elle prend finalement le parti de jouer avec ces marches rebelles, se faufilant entre elles ou s'affalant sur elles. Est-ce nécessaire d'aller jusqu'au sommet, semble-t-elle nous dire? L'essentiel n'est-il pas dans l'ascension, peu importe le résultat puisque l'artiste finit par redescendre sur le côté tandis que l'échelle (de la vie) se reconstitue attendant qu'un autre individu s'affronte à elle. 
Raphaëlle Boitel livre en une vingtaine de minutes un condensé de son travail, une quête poétique et épique de l'intime où se mêlent délicatesse et animalité sans jamais se départir de la grâce.

Le deuxième artiste était le voltigeur Edward Aleman, associé depuis 15 ans au porteur Wilmer Marquez avec lequel il a fondé la compagnie El Nucleo en 2011 http://elnucleo.lacatalyse.fr/ et participé à la première compagnie de cirque contemporain de Colombie d'où ils sont originaires, La Gata Cirko, sortis tous les deux de l'école nationale des arts du cirque de Châlons-en-Champagne. Celui-ci, seul en scène pour cette création de 2015, réalise, comme la circassienne précédente, un voyage intérieur mêlant danse et acrobatie. Il en résulte pourtant un spectacle bien différent, plus masculin et plus acrobatique. On quitte l'univers de clair-obscur de Raphaëlle Boitel, le mystère de son silence pour une scène inondée d'une franche lumière où l'artiste n'hésite pas à prendre le micro afin d'expliquer son propos. 
Le rocking-chair devient le personnage principal, symbolisant le retour aux sources, cristallisant les souvenirs d'enfance, de l'île Mompox et du village natal. L'acrobate tourne alors autour, le repousse, se glisse entre ses arceaux, se pose à ses côtés pour mieux épouser son mouvement et l'apprivoiser, l'escalade,
dompte son mouvement, 
s'installe dessus, conservant un fragile équilibre comme pour dire le difficile chemin de retour vers le passé. 
 
Le va-et-vient se fait entre les mots et le corps qui s'agite, à l'image du titre donné au spectacle : Inquiétude. Il faut entendre ce terme dans sa traduction espagnole : l'hyperactivité, le mouvement. C'est aussi le mot par lequel on désignait le fauteuil à bascule au XIXè siècle. C'est le meuble traditionnel qu'utilise toute la famille colombienne. Le rocking-chair renvoie à une certaine quiétude, à une certaine nonchalance et pourtant il engendre l'agitation de l'artiste. Le drame de son enfance semble à l'origine de cette rupture car après cela, comme il le dit lui-même, il faut repartir : "c'est parti, à fond, la vie!". D'un amas de tissu blanc symbolisant peut-être la mère disparue, il lui redonne vie en créant une jupe avec laquelle il tourbillonne, se contorsionne et danse.
Le deuil apparemment surmonté, il quitte la jupe mais son buste reste à nu. Il se met à évoquer son père qui semble lui avoir donné des repères pour avancer dans la vie même si celle-ci consiste toujours à trouver un équilibre dans l'instabilité.
On le retrouve en France dans une soirée entre amis. Seul, loin de sa famille et de ses racines, il faut bien se convaincre que "ça va aller", dressé sur son rocking-chair, au son d'une musique de cumbia. Pour devenir adulte, il faudra sûrement se faire violence.

Le dernier spectacle de la soirée rassemblait cinq trapézistes de la compagnie L'Eolienne pour un spectacle d'un peu moins de 30 minutes : Flux tendu. La compagnie a été créée en 1999 à l'initiative de Florence Caillon, une artiste multi-cartes, aujourd'hui chorégraphe de cirque et compositrice (après avoir été comédienne et danseuse de cabaret). "Sa démarche se désintéresse de la prouesse traditionnelle au profit d'autres formes de sollicitation du corps mises au service d'un propos", lit-on sur le site de la compagnie. En effet, dans ce spectacle créé en 2015, son propos consiste à se porter en faux contre "l'idéologie de l'ultra-contrôle", symbolisé par le flux tendu ou cinq zéro qui suppose zéro panne, zéro délai, zéro papier, zéro stock, zéro défaut. Le trapèze est ici l'agrès sollicité pour réaliser une "recherche acro-chorégraphique" qui anime tous ses spectacles afin de mettre en valeur ce qui se cache derrière cette idéologie de la perfection : "les erreurs, les failles, les fragilités". Dans un décor nu, cinq trapézistes dont certains arrivent depuis la salle du théâtre, comme pour dire que nous pourrions être l'un d'entre eux, se présentent alignés face au public. 
Ils évoluent sur leur agrès, sous le son d'un rythme (un bit) qui s'accélère le temps du spectacle. Cela donne une impression assez oppressante, comme si les circassiens mimaient des individus au travail poussés au maximum de leurs limites physiques. Les corps se balancent évoluant d'abord avec aisance mais la cadence semble agir progressivement sur les trapézistes qui adoptent des postures différents pour dire comment les individus s'arrangent avec les nouveaux rythmes de plus en plus rapides du travail. On les voit essayant de faire au mieux envahis par cette pression sonore dont l'écriture revient à la chorégraphe elle-même : certains s'accrochent tandis que d'autres ont déjà flanché, allongés sur le sol et quelque temps plus tard ceux-là mêmes qui semblaient devancer tous les autres s'effondrent. Par leur nombre réduit, le spectateur peut observer chacun d'entre eux en prise avec le monde engendrant un certain mal-être car il souffre impuissant avec lui  tout en étant renvoyé à une position de voyeur. Que faisons-nous face à la souffrance des autres qui est finalement la nôtre aussi? L'isolement des personnages sur scène interroge notre individualisme. Quant au travail des trapézistes, il permet à Florence Caillon de "requestionner le vocabulaire aérien, de chercher de nouvelles façon d'évoluer en l'air". Si les circassiens, placés sur des trapèzes assez bas, n'exécutent pas des figures complexes de l'ordre de la performance puisqu'ils renvoient à tout un chacun, ils semblent éprouvés psychologiquement par les 30 minutes du spectacle où ils s'agit d'exprimer la souffrance des corps en train de chuter, de trembler, de se relever, de refaire des tentatives pour aller toujours plus haut. Subissant de façon insidieuse l'accélération du temps, les corps expriment la manière dont ils gèrent la contrainte jusqu'à l'épuisement. Une vision assez sombre contrecarrée par un autre spectacle auquel Flux tendu est souvent associé mais que les spectateurs de l'Agora n'auront pas vu lors de cette soirée : The safe word, titre qui dit en lui-même comment les trapézistes s'engagent vers les chemins de la révolte et donc de la liberté. Peut-être un jour prochain à l'Agora... 

Texte et photos (sauf mention contraire): Laura Sansot

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